La suite de mes rencontres d'entrepreneurs !


Mes journées à la ferme se suivent mais ne se ressemblent pas. J’avoue que je suis parfois décontenancée par mon « non emploi du temps ». Je n’ai rien à faire et rien n’est prévu. Toutes les personnes ici ont une mission, quelque chose à réaliser. Moi, je suis simplement là pour découvrir. Cela me donne un statut de « social entrepreneur touriste » qui n’est pas easy easy à assumer. Les volontaires et les employés doivent user de leur temps pour faire avancer leurs projets et non pas passer leur journée à s’occuper de moi. Du coup, je dois prendre sur moi pour oser les déranger. Heureusement, de très nombreux volontaires (dont la plupart sont français d’ailleurs) sont vraiment adorables et m’intègrent comme si j’étais une des leurs.

Mes journées sont alors rythmées par leur emploi du temps. Parfois je pars à la ferme avec certains volontaires et je découvre l’élevage de poulets, cochons ou la pousse de citronnelle. Parfois, je passe ma journée dans la communauté à écouter les philippins eux mêmes parler de Gawad Kalinga et pourquoi cela change leur vie. C’est intéressant d’ailleurs de constater par toi-même qu’il y a vraiment une pauvreté de cœur et d’esprit : ils ont accès à toutes les conditions pour s’en sortir, certaines familles se débrouillent très bien et réussissent à bien gagner leur vie et à envoyer leurs enfants à l’université. D’autres familles continuent de vivre dans la pauvreté, ne souhaitant pas travailler ou étant incapables de gérer leur argent, ou encore, en n’aménageant pas leur maison, ils continuent à tous dormir par terre. Certaines maisons sont de vrais palaces avec du parquet et même un étage. Ils ont chacun leur chambre et tout le confort. D’autres maisons sont des taudis, sans décoration et ils dorment à même le béton dans la même pièce.

Quand tu leur demandes ce qui est difficile dans la communauté, ce qui fonctionne mal, ils répondent presque tous « les ragots ». Etant donné qu’ils vivent un peu repliés sur eux-mêmes, l’information circule vite. Tout le monde parle sur tout le monde et ils ont du mal à le supporter. Par exemple, un Tito a essayé de travailler à la ferme. Lui qui était chauffeur de tuk-tuk à Manille, ce n’était pas forcément évident de devenir fermier du jour au lendemain. Ses collègues se sont tellement moqués de lui, et la communauté parlait tellement de sa maladresse, qu’il a préféré arrêter de travailler, laissant sa femme assumer seule le revenu du foyer en ayant deux travails (la pauvreté du cœur !). Il n’y a pas de système politique dans la communauté, ni même d’attribution de rôles officiels. C’est donc officieusement que tout se joue. Ceux qui réussissent sont jalousés et l’on peut constater le rapprochement de certaines familles en fonction de leur revenu. De vraies classes sociales existent à l’intérieur même du village. Le passé joue aussi un rôle important : si tu as été membre d’un gang, ou si tu as été en prison, on n’effacera pas ton passé . Tout se sait et on ne te laissera pas faire du business si facilement, car on ne te fera pas confiance. Même si tu es repenti. Un vrai casier judiciaire « informel ».

Le soir, grâce à Claire qui s’occupe de moi telle une maman, on va souvent dîner chez les titas. Ce sont mes moments préférés, une vraie immersion dans leur vie quotidienne. Les titas sont toujours très préoccupées de bien nous recevoir. On mange alors comme dix sous les cris du « RICE RICE RICE » qui nous invitent à reprendre une troisième fois du riz. Evidemment tu as envie de leur faire plaisir, donc tu dois te resservir pour faire honneur à leur dîner (on en a quand même un peu marre du riz).


La plupart de mes journées reste toutefois rythmée par la rencontre des sociaux-entrepreneurs et des volontaires français qui peuvent m’accorder un peu de temps. Je ne peux pas vous les décrire tous , je ne veux pas faire un catalogue des projets ici , mais voici une petite liste des projets que j’ai aimé découvrir et parfois aider.


Kara and beaus ice cream

Les glaces Kara and beaus sont un projet d’Erika, une chinoise philippine, très investie dans la ferme.

Comme beaucoup de projets ici, son entreprise part d’un triple constat :

- L’industrie laitière aux philippines est inexistante. Tout est importé de pays comme Singapour, qui n’a même pas de vaches.

- A coté de cela, les fermiers possèdent des « Karabeaus », des buffles en tagalog, qui leur servent à labourer leurs champs. Les Karabeaus produisent du lait que les fermiers n’exploitent absolument pas alors que celui ci est plus riche en protéines que le lait de vaches. Ce n’est évidemment pas sans rappeler le projet de Danone Commmunities au Sénégal, avec la Laiterie du Berger, qui consiste à exploiter le lait des vaches des nomades.

- Et enfin, les produits laitiers consommés, et notamment les glaces, sont vraiment de très mauvaise qualité, tant par la composition que par le goût. On les appelle même les « dirty ice cream ».


Vous voyez donc le topo : Elle veut créer une industrie laitière philippine, avec des produits de bonne qualité, tout en permettant aux éleveurs d’obtenir un salaire complémentaire en exploitant le lait de leurs buffles.La vision est donc de produire du lait de buffle mais aussi des produits transformés pour valoriser tout cela. Elle commence par les glaces car c’est un produit extrêmement populaire aux Philippines et pourtant de très mauvaise qualité.


Ce qui a été sympa pour moi dans la découverte de Kara and Beaus , c’est que je suis arrivée pile poil au moment de leurs interrogations sur leur produit . Iolaine , la volontaire française , a en effet bossé sur le costing des recettes existantes . Elle s’est rendue compte (et cela arrive très souvent avec les projets de la ferme) que l’entreprise ne gagnait que quelques centimes sur chaque produit car elle utilisait des produits beaucoup trop chers. Elle a donc fait un super travail de rationalisation des ingrédients et je l’ai aidé dans toute la démarche de dégustations des options. C’était un peu comme un retour chez Danone avec des fiches de dégustations !


Kabuthean Mushrooms

Kabuthean est une entreprise de champignons. Billy , son fondateur , souhaite créer une industrie inexistante ici aux philippines. Celui-ci est très souvent perçu comme un aliment luxueux alors que les conditions météo seraient idéales pour le cultiver massivement.Sauf que Billy ne s’y connaît absolument pas en champignons et que cela reste une culture vraiment très compliquée. Une mauvaise manipulation peut réduire à néant toute une production. Cela fait donc deux ans qu’il essaye, qu’il tâtonne et qu’il se cherche.

Heureusement deux volontaires françaises, Pauline et Eleanor, ont réussi à redynamiser l’entreprise en faisant des pas de géant vers de bonnes conditions de production, ici à la ferme.Elles ont créé une gamme de produit afin de valoriser un produit transformé, et non pas simplement des champignons frais beaucoup trop difficiles à commercialiser (du fait de leur temps de conservation) : des chips de champignons et un adobe de champignons (une sauce philippine très connue qu’ils cuisinent avec de la viande).La vision de Billy reste très large et il veut devenir le spécialiste du champignon sur plusieurs marchés, même sur celui des « alicaments », les champignons comme remède médical.Sa vision est intéressante mais pour moi l’enjeu reste de taille car le champignon n’est pas si bien installé que cela chez les philippins. Ils ne se diront jamais « ah tiens je vais aller acheter des champignons ». Il va falloir investir beaucoup pour les inciter à venir goûter. Ce n’est pas comme la glace qui est déjà énormément consommée.


Ce qui a été intéressant pour moi avec les filles de Kabuthean, c’est qu’elles étaient en pleine réflexion sur le positionnement marketing de la marque : Qu’est ce qu’on veut faire de Kabuthean , quelle est sa mission , sa vision , son univers , quel est son packaging. J’ai passé un peu de temps à réfléchir avec elle et je me suis bien rendue compte à quel point c’est difficile de travailler à la fois sur le brief (et donc la stratégie) et à la fois sur l’exécution du brief (qui normalement pour moi était réalisé par une agence de packaging). C’est un vrai métier d’être graphiste et je vous le dis, choisir une typo ce n’est pas easy easy.


Golden Duck

Golden Duck est une des entreprises phares de la ferme. Elle est assez connue à Manille et fonctionne relativement bien.Avec Golden Duck, il ne s’agit pas de créer une industrie inexistante aux philippines mais de révolutionner un marché de mauvaise qualité , celui des œufs salés.

Les œufs salés sont une véritable institution ici aux Philippines : ce sont des œufs de canard très salés qu’ils vendent dans la rue sur les étals. Evidemment ces produits sont de très mauvaise qualité, bourrés de conservateurs et vraiment trop salés ce qui est très mauvais pour la santé .

Golden Duck veut redonner leurs lettres de noblesse aux œufs en produisant des œufs de haute qualité, 50% moins salés, enduits de tamarin pour la couleur dorée.

C’est un peu comme le samossa du riche.

A côté de cela, Alvy souhaite promouvoir l’industrie du canard qu’il considère comme plus intéressante que celle du poulet : les canards contrairement aux poulet savent nager en cas d’inondation, ils sont beaucoup moins fragiles et n’ont pas besoin d’antibiotiques ou de traitements particuliers et enfin ils se reproduisent très vite.Il souhaite commencer par révolutionner un produit basique du quotidien mais sa vision à terme est de pouvoir créer un vrai marché du canard, sous exploité aux Philippines, en proposant de la viande de canard et d’autres produits comme on peut en trouver en France.


First Harvest

First Harvest est une des entreprises de la ferme qui a le plus la cote. C’est sûrement car son entrepreneur, Tayshen (OK l’orthographe de son prénom m’est incertaine) , est un des plus brillants.

Quand je lui demande quelle est la vision de son entreprise, il me répond en toute simplicité : Etre le Nestlé des Philippines. Mais pas n’importe comment. Aujourd’hui les philippins mangent très mal et sont envahis par les produits américains. Ils passent leur temps aux fast food et ont de sérieux problèmes de poids.

Tayshen veut créer une marque philippine de produits faits maison, sains, de haute qualité uniquement à base de produits philippins tout en utilisant le savoir faire des communautés.

Pourquoi se laisser envahir par des marques cheap américaines de peanut butter quand les mères philippines savent faire du peanut butter fait maison incroyable ?Pourquoi ne pas utiliser les cacahuètes philippines de très hautes qualités et absolument pas transformées jusqu’alors ? Son peanut butter est un carton. Il est vendu dans de très nombreux points de vente. Grâce à celui ci , il peut s’infiltrer tout doucement sur le marché du tartinable, avec une large gamme de produit, avant de conquérir d’autres marchés de l’alimentaire en utilisant le même procédé : utiliser des ressources inexploitées et l’incroyable talent culinaire des Titas philippines.


A très vite pour la suite des aventures et notamment ma découverte de l’incubateur de tout ces projets, qui a été pour moi une des mes découvertes les plus intéressantes !


Vive la vie !

#Philippines

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