Mes derniers jours de volontariat


PREM DAN !

Mes deux dernières semaines et mes derniers jours en tant que volontaire ont été très intenses. Tellement intenses que je ne les ai pas vu passer, ils m’ont filé entre les doigts. J’étais chez moi. C’était ma routine, mon travail, mon quotidien. Comme si je devais rester à Kolkata pour des années et ne jamais rentrer. Je vous écris depuis Vârânasî où je me repose 3 jours avant de m’envoler vers le Népal. Kolkata m’échappe déjà, c’était comme une parenthèse hors du monde et je pense que cela restera l’une des étapes très fortes de mon année.


Laundry time

J’ai touché du bout des doigts le sentiment que peuvent avoir les volontaires de longue durée : quand les patients te reconnaissent et connaissent ton prénom. C’est un bonheur simple et un échange incroyable. Cela veut dire qu’aujourd’hui tu leur as apporté de l’affection, de l’attention et de l’amour. C’est la première étape pour réapprendre à vivre ou pour mourir en paix. J’ai aidé au quotidien par les tâches ménagères et par mon sourire. J’ai essayé de donner le plus que je pouvais. Mais il y a une chose tangible que j’ai réussi à créer : Alapana s’est un peu plus ouverte au fur et à mesure des jours. Je vous avais parlé d’elle en vous racontant qu’elle restait tournée vers le ciel, sans jamais regarder les autres. Enfermée dans sa propre prison. Au fur à et mesure des jours, nous avons créé une relation. J’ai appris plus tard que je ne l’ai pas fait de la bonne manière : j’allais vers elle pour lui parler, les sœurs auraient préféré que je l’incite à se tourner et venir vers moi pour me parler. Pour lui éviter de penser qu’en restant tournée, les gens viendront tout de même vers elle et que donc elle n’a pas besoin de faire d’effort. Ma méthode a pourtant était efficace : je m’asseyais tous les jours à coté d’elle. Je lui parlais en anglais, en français, je lui mettais de la crème en la massant, je lui apportais son repas, je lui souriais et lui tapotais l’épaule afin qu’elle voie que je savais qu’elle était là. Notre relation a basculé lorsqu’un jour où je lui chantais une chanson (elle appréciait d’ailleurs grandement ma voix, contrairement à d’autres) elle a commencé à me parler de manière précipitée, la voix haletante, en hindi. Elle déblatérait des mots, je hochais la tête en répétant les sons de certaines phrases, comme si j’acquiesçais (je fais souvent ça pour simuler une conversation en hindi). Jusqu’à ce que je comprenne qu’elle était en train de me raconter son histoire. Elle m’a alors parlé avec quelques mots d’anglais pour me dire que son mari l’avait battue presque à mort et qu’elle s’était enfuie avec ses trois enfants. D’où les traces de lacérations très impressionnantes sur son cou, sur ses bras, poignets et jambes. Je suppose qu’elle est donc restée mourante pendant presque 3 semaines avant que les missionnaires ne la trouvent dans la rue. Depuis, elle est fermée, emportée ailleurs par sa souffrance, elle doit refuser le contact d’autrui. Je suppose que les semaines dans la rue ont dû être les plus difficiles. Pas de pitié pour les faibles, on ne nourrit pas un mourant, il va mourir.

A la fin de son histoire elle a lâché un petit cri, un petit souffle, c’était un soulagement. Elle venait de me dire ce qui était arrivé. Elle ne l’avait jamais dit aux sœurs. Je suppose que c’est la première étape de la guérison ? Accepter, raconter, ne pas nier. Je n’ai rien répondu. Je ne savais pas quoi dire. Qu’est ce qu’il y a à répondre ? J’ai donc souri, je l’ai regardée profondément dans les yeux en serrant très fort ses mains. Je voulais que mon énergie devienne sienne. Puis j’ai continué à chanter la vie en rose.

Ma massi préférée !

Le lendemain, en me voyant, elle s’est levée et elle m’a serré dans ses bras. Incroyable. Elle s’est levée et elle a eu un geste d’affection. Les jours suivants n’ont cessé d’être des petites victoires : elle a accepté de se lever pour aller voir le spectacle de petites filles venues chanter, elle a accepté de se lever pour voir un film, elle a accepté de se lever pour aller marcher autour de la maison. Elle ne garde plus son saree autour de sa tête pour se cacher. Elle a la tête à l’air, droite et montre son cou. Alapana, ma petite victoire.


Pour ma dernière journée, je me sens patraque. J’ai vécu 2 soirées très spéciales avec le mariage de la sœur de Rahul. Tout était dans l’excès. J’ai émotionnellement du mal à changer d’univers aussi facilement. C’est de la schizophrénie. Je me sens très sensible et à fleur de peau. J’essaye d’agir comme tous les jours. J’ai déjà prévenu les quelques patientes avec lesquelles j’avais noué un lien que je partais aujourd’hui. Je ne ferai rien comme si c’était un aurevoir, je ne pense pas qu’elles aient besoin de vivre un sentiment d’abandon dès qu’un volontaire part. Je me sens coupable. Coupable de partir. De reprendre ma vie alors qu’elles vont rester là, pour toujours. Comme si je partais en disant « eh ben c’était bien hein mais bon maintenant ca suffit les bêtises, je retourne dans la vraie vie, allez bisous». J’ai l’impression de les abandonner. Beatrix, mon amie argentine me rassure en me disant que je suis un petit caillou lancé dans un lac : je suis petite mais j’engendre de nombreuses ondulations et de nombreux mouvements que je ne peux même pas sentir.

Teresa la reine de la vaiselle !

Je disais donc, j’essaye d’agir comme tous les jours. Mais aujourd’hui est un jour « sans ». La nouvelle patiente arrivée il y a deux semaines avec des dizaines et des dizaines de vers dans le pied ne va bien pas DU TOUT. Je la trouvais courageuse jusque là, jamais un pleure, jamais un cri. En fait, jamais rien du tout car elle est complètement perdue et absente. Shootée par les anti-douleurs. Je l’entends hurler dans la pièce à coté. Teresa, ma copine danoise infirmière, essaye de lui nettoyer sa plaie. C’est moche. Très moche. A faire évanouir votre tata Martine. Une énorme partie de sa jambe est ouverte sur plus de 50 cm, à l’air libre, sa peau est rongée, plus de muscle, juste l’os. Blanc. C’est même immonde. Je perds un peu mon sang froid. Je ne suis pas docteur Grey. Je suis un rat de bureau. Teresa me demande de l’aide pour la calmer. Elle hurle de douleur malgré tous les médicaments. Sa blessure empire et sa jambe est un train de mourir à petit feu, la dévorant cellule par cellule jusqu'à la tuer. Elle doit atrocement souffrir. Pourtant il faut nettoyer absolument sa plaie, c’est bien trop moche, des vers peuvent être encore là. Elle ne veut pas que Teresa la touche, c’est beaucoup trop douloureux alors elle hurle en hindi de l

Le dortoir.

Ses cris raisonnent encore dans mon ventre. J’ai les larmes aux yeux. Je la plaque contre son lit. Je la caresse. Elle lutte. Elle ne veut pas que je la tienne. Elle me mord la main. Mais son petit corps est bien trop faible pour me résister. Alors elle hurle pendant presque 10 minutes. Je me souviendrai toute ma vie de son cri strident, ses tripes dans sa voix (trouve autre chose ça ne veut rien dire), sa profonde détresse dans ses yeux et de ses petites mains fripées agrippées fermement aux miennes, m’ordonnant de la libérer.

J’ai vu, touché, agrippé, senti, caressé, embrassé la misère. Elle est en moi. Pour toujours.

A très vite pour le bilan.

#inde

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